Faux amis (fozami)

 : Please see below for the English translation :

On arrive parfois d’ailleurs pour entrer dans un pays dont on n’a pas les clés et qui se nommerait l’art contemporain. Comment peut-on être turc ? Paysan de Paris ? Comment peut- on être béotien ? Il faut d’abord sentir que Mayura Torii épouse le point de vue de celui qui ne comprend rien. Elle débarque. Elle a conscience d’un comique de situation particulier : il s’agit de se fabriquer une compréhension, un entendement à soi, alors qu’on est plongé dans un monde dont les rituels et les principes nous échappent. Double regard amusé sur soi-même : la conscience d’une aporie et le désir de se servir d’une compréhension lacunaire pour la faire résonner avec son propre héritage. Où trouver des équivalences à ce monde étranger dans ma propre culture et où mesurer des différences hyperboliques, des antipodes dont l’écart m’invite au vertige de l’altérité ? Le monde le plus étranger dans la sphère d’un art contemporain qui l’est déjà en lui-même, ce sera le concept. En plus, c’est le pont aux ânes le plus rebattu. Le statut de la philosophie est particulier en orient. Il est certain qu’Aristote n’y sera jamais placé au même endroit de la pensée qu’en occident. Mais la bonne nouvelle, pour Mayura Torii, c’est que le langage puisse objecter ce à quoi il se réfère, déplacer ce qu’il désigne, que la différence de résonance entre le mot et l’objet qui l’illustre puisse offrir le même voyage qu’entre deux géographies et deux cultures. Le conceptualisme hérité de Wittgenstein met langage et référents à côté de leurs pompes. A partir d’une semblable hypothèse, on enregistre les malentendus, les fausses coïncidences et les hiatus. On ajoute doute et confusion à la métaphysique abyssale de la ressemblance et de la dissemblance. La traduction marque ce même intervalle, ce même écart que Marcel Duchamp a désigné comme étant un lieu d’investigation, un outil de travail et une opération. La volonté de rejoindre une culture, celle de rentrer dans une autre langue, oblige à la traversée d’un vide sur lequel on jette des ponts fragiles. Je fais semblant d’entendre mais je comprendrais plus tard. Le jeu de mots, ses variations, son niveau phonétique sont l’objet d’une exploration et d’une appropriation. Le plurilinguisme occasionne la mise en place d’un système divergent favorisant le malentendu. La multiplication des langues crée un espéranto fallacieux. Les fausses coïncidences ruinent l’utopie de la tour de Babel. Les polyglottes parlent la glossolalie. Il y a perte, effondrement généralisé du sens.

Pour celui qui, familier d’une langue, se réveille d’un sens convenu, le sel de l’équivoque n’est pas le même que pour celui qui, pris dans des échos pluriels, prend tout à pied de la lettre ou du son. Le point de vue de Mayura Torii est celui de l’ignorance. La remarque du néophyte, du simple d’esprit ou de l’idiot vient décontenancer le savant. Le regard de l’étrangère sur une valeur aussi statufiée que le ready-made est celui de l’ingénuité. Cet objet rempli comme un œuf d’autant de commentaires, faisons lui une petite laine pour l’hiver, il pourrait s’enrhumer. Mitaine pour le sexe endolori du séducteur. Marcel Duchamp domestiqué. L’intervention est superflue, intempestive, empressée, attendrissante d’incongruité. Pourtant, elle est tellement juste ! Bien sûr les Lady-mades s’inscrivent dans le sillage des modifications, rectifications analytiques ou subversives de Sherrie Levine, Léa Lublin, Helen Chadwick.

Dorloter les œuvres du Grand Démystificateur, non pas pour démystifier la démystification, mais pour couvrir ses choix sous un ensemble de sensations contraires et inattendues : la fait main, l’artisanat, l’ouvrage de dame, le soin, le pansement, la tendresse « cute ». Le regard de l’innocent ( malicieux et espiègle ) prend à contre-pied une vénération et l’ébrèche à force de bonne volonté catastrophique. L’humour du Maître est retourné par le sens du burlesque de son embarrassante groupie.

Mayura Torii se laisse porter par un flottement d’incompréhension, une confusion des genres et des valeurs. Ce flottement et cette confusion, elle les enregistre, les construit, toujours au nom d’un sourire. Elle réinjecte du jeu, un déconnage subtile, dans l’aspect pontifiant du concept. En cela, elle demeure amusée et sceptique envers la surévaluation que fait l’occidental de la pensée performative. Elle ne se contente pas pour autant de rappeler qu’il y a des mondes autrement orientées et dont les hiérarchies sont autres. A partir d’une déstabilisation sans gravité, elle travaille des sensations de jouissance et d’étonnement propres au dépaysement. Chacune de ces œuvres nous restitue le trouble du passage, l’indécision du seuil, le frisson délicieux d’une petite frontière mentale à passer. Cette œuvre qui s’appuie sur le langage explore des sensations d’étrangeté et de présence plus ou moins décollée du réel.

Discutant ensemble de traduction au sens large, proverbe contre proverbe, usage contre usage, mœurs contre mœurs, donc de la recherche d’une équivalence approximative, nous en étions venus au point où je lui demandais comment une maîtresse de maison s’y prend au Japon pour indiquer que ses invités commencent à s’incruster un peu trop et qu’il est temps de prendre congé. Hé bien, me répond-t-elle, elle retourne le balai ! J’étais terrifié. C’était d’une violence...!

Frédéric Valabrègue

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(English version)
One sometimes arrives from elsewhere to enter a country to which one does not have the keys, and which could be called contemporary art. How can one be Turkish ? A peasant of Paris ? How can one be a philistine ? It is necessary to feel that Mayura Torii takes the point of view of the someone who does not understand anything. She feigns ignorance. She is aware of a particular situational comedy : it is a question of creating an understanding for oneself, an understanding of one’s own, while one is immersed in a world whose rituals and principles escape us. An amused double look at oneself : the awareness of an aporia and the desire to use a lacunar understanding to make it resonate with one’s own heritage. Where to find equivalences to this foreign world in my own culture and where to measure hyperbolic differences, antipodes whose gaps invite me to the vertigo of otherness ? The concept will be the most foreign world in the sphere of a contemporary art that is already in itself. In addition, it is the bridge of the most hackneyed asses. The status of philosophy is particular in the East. It is certain that Aristotle will never be regarded in the same esteem as in the West. But the good news is that for Mayura Torii language can object to what it refers to, move what it designates ; that the difference in resonance between the word and the object to which it refers can offer the same journey as between two geographies and two cultures. The conceptualism inherited from Wittgenstein puts language and referents out of their depth. From a hypothesis of this kind, one registers the misunderstandings, the false coincidences and the hiatuses. One adds doubt and confusion to the abysmal metaphysics of similarity and dissimilarity. Translation marks this same interval, this same gap that Marcel Duchamp designated as a place of investigation, a working tool and an operation. The will to integrate a culture, to enter into another language, forces the crossing of a void on which fragile bridges are built. I pretend to get it but I will understand later. The word game, its variations, its phonetic level are the objects of exploration and appropriation. Plurilingualism establishes a divergent system favoring misunderstanding. The multiplication of languages creates a spurious Esperanto. False coincidences ruin the utopia of the Tower of Babel. Polyglots speak glossolalia. There is a loss, a generalized collapse of meaning.

For someone who, familiar with a language, awakens to an established meaning, the salt of equivocation is not the same as for the one who, caught in multiple echoes, takes everything at face value or by sound. Mayura Torii’s point of view is that of ignorance. The remark of the neophyte, the simple-minded or the idiot comes to disconcert the scholar. The stranger’s view at a value as statuesque as the ready-made is that of ingenuity. This object full as an egg with so many comments, let’s make it a small wool for the winter so it doesn’t catch a cold. Mitten for the sore sex of the seducer. Marcel Duchamp domesticated. The intervention is superfluous, inopportune, officious, touchingly incongruous. However, it is so appropriate ! Of course the Lady-mades follow in the wake of modifications, analytical or subversive rectifications of Sherrie Levine, Léa Lublin, Helen Chadwick.
Pampering the works of the Great Demystifier, not to demystify the demystification, but to cover his choices under a range of contrary and unexpected sensations : the handmade, the craft, the work of a lady, the care, the bandage, the tenderness "cute". The gaze of the innocent ( mischievous and playful ) takes contrary a veneration and chips it with catastrophic goodwill. The humor of the Master is turned upside down by the sense of burlesque of his embarrassing groupie.

Mayura Torii lets herself be carried by a floating incomprehension, a confusion of genres and values. She records this floating and this confusion, builds them, always in the name of a smile. She reinjects playfulness, a subtle joke, into the pontificating aspect of the concept. In this, she remains amused and skeptical of the Westerner’s overvaluation of performative thinking. She is not simply content with reminding us that there are other worlds with different orientations and hierarchies. By destabilizing without seriousness, she works sensations of joy and astonishment specific to each disorientation. Each one of these works restores to us the trouble of passage, the indecision at the threshold, the delicious thrill of a small mental border to cross. This work, which is based on language, explores sensations of strangeness and of presence more or less detached from reality.

Discussing together about translation in the broad sense, proverb against proverb, usage against usage, morals against morals, and thus the search for an approximate equivalence, we came to the point where I asked her how a housewife in Japan indicates that her guests are starting to intrude a little too much and that it is time to leave. Well, she replied, she turns the broom upside down ! I was terrified. It was so violent...!

Frédéric Valabrègue